La région troublée de l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) a été appelée la capitale mondiale du viol. La situation sécuritaire des provinces orientales du Nord et du Sud Kivu se détériorant, les femmes font une fois de plus face à la menace des violences sexuelles. A moins que le nouveau gouvernement de la RDC ne prenne des mesures décisives, la réputation du pays continue d’être prise en otage. Pourquoi ne pas utiliser cette occasion pour faire de la lutte contre l’impunité des crimes de violence sexuelle une priorité absolue du nouveau gouvernement ? Ce serait construire une histoire différente pour la RDC, et montrer au monde que les Congolais sont sérieusement impliqués dans la lutte contre ce fléau. La communauté internationale peut apporter un soutien, mais ne peut pas être la solution.
Le règne de l’impunité a permis aux auteurs présumés de violences sexuelles au plus haut niveau tels que l’ex-général Bosco Ntaganda et Ntabo Ntaberi, chef de file des Maï Maï Sheka, de vivre sans être inquiétés. Ils sont actuellement impliqués dans les combats entre les forces gouvernementales et les groupes armés au Nord-Kivu. Les violations des droits humains contre des civils sont en cours et les femmes risquent à nouveau d’être les cibles de violence sexuelle. Les viols en masse à Walikale dans le Nord-Kivu en 2010 ont choqué le monde et la répétition de cet incident doit être empêchée. Le gouvernement doit fournir des efforts à chaque moment pour assurer la protection des civils et exiger de rendre des comptes pour les crimes commis.
Les mesures prises par le gouvernement congolais jusqu’à présent, pour lutter contre les violences sexuelles sont encourageantes. En moins d’un an, plus de 250 procès d’éléments des forces de sécurité nationale ont été organisés avec l’aide de l’Organisation des Nations Unies en RDC. D’autres efforts conjoints incluent le déploiement et la présence policière dans le territoire de Walikale et la mise en place d’un réseau appelé Réseau d’Alerte Communautaire afin de mieux relier les soldats de la paix aux communautés à risque. Un autre espoir est également la Déclaration, signée en décembre 2011 par onze chefs d’Etat et de gouvernements de la région des Grands Lacs, sur les violences sexuelles et les violences basées sur le genre. Dans cette déclaration, les dirigeants de la région s’engagent à prévenir et mettre fin à l’impunité pour les violences sexuelles et les violences basées sur le genre ainsi qu’à fournir un soutien aux survivants. Il reste, cependant, encore beaucoup d’efforts à fournir.
La priorité absolue doit être la lutte continue contre l’impunité. Le viol est fréquemment utilisé comme tactique de guerre par les groupes rebelles et des éléments de force de sécurité nationale sont également coupables de telles atrocités. Les conséquences de ces crimes sont quasiment inexistantes. La politique du gouvernement de « tolérance zéro » contre les violences sexuelles pour les forces armées ne peut pas avoir de conséquence nulle. Les crimes de violence sexuelle commis par des groupes rebelles ont également besoin d’être pris en compte. Une lueur d’espoir est le récent appel du Président de la République, Monsieur Kabila, pour l’arrestation du chef rebelle Bosco Ntaganda, inculpé par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour les crimes de guerre, y compris le viol et l’esclavage sexuel. L’importance de transformer cet appel en réalité ne peut être surestimée.
Le système judiciaire en RDC a été faible, inefficace et sous-financé depuis trop longtemps. Il doit être renforcé afin d’assurer la reddition de comptes et permettre aux citoyens congolais de regagner la confiance en son système judiciaire. Les mesures nécessaires doivent comprendre le renforcement des tribunaux mobiles, les réformes des infrastructures, un accès accru et la mise en place de tribunaux spécialisés mixtes composés d’avocats, de procureurs et de juges Congolais et internationaux.
Les forces de sécurité nationale et de police ont la responsabilité première en matière de sécurité et ont besoin d’une formation adéquate afin de protéger leurs citoyens contre les violences sexuelles. Cependant, il reste la nécessité pour le gouvernement congolais de s’approprier la réforme du secteur de sécurité et mettre ainsi à disposition de la population une armée et une police formées et payées.
Beaucoup de femmes sont stigmatisées par leurs familles et la société après avoir été violées. Nous appelons le gouvernement à prendre la parole contre les violences sexuelles, et à s’engager avec les chefs religieux et locaux pour les aider à mettre fin à la stigmatisation relative à ce crime. C’est en parlant ouvertement de cette question que nous pouvons aider à briser ce qui a été appelé le plus grand silence de l’histoire.
La prise en charge holistique est d’une grande importance pour les survivants de violence sexuelle. Une blessure physique est plus facile à guérir que celle d’ordre psychologique qui risque de rester encore longtemps ainsi et détruire des vies. C’est pourquoi il est indispensable de privilégier les soins de santé mentale. Le soutien psychosocial est également important pour les auteurs de crime, ainsi que pour les ex-rebelles démobilisés et soldats en vue d’assurer durablement la fin de la violence.
La communauté internationale a une grande responsabilité de coordonner et d’encourager le gouvernement congolais à déclarer la paix comme une priorité nationale de son agenda. Une paix durable et le développement ne prendront pas racine en RDC tant que les auteurs de crimes se promènent en toute liberté, les survivants n’ont pas accès à la justice, et les femmes vivent dans la peur d’être violées. Nous exhortons le gouvernement de la RDC à prendre des mesures dès maintenant pour assurer un avenir meilleur aux femmes de la RDC.
Par le Dr Dr Dénis MUKWEGE et Margot Wallström
Denis Mukwege est Docteur en Médecine et Directeur de l’Hôpital Général de Référence de Panzi en République Démocratique du Congo ; Margot Wallström est l’ex-Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations Unies chargée de la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits.

